On voit beaucoup de survivalistes ou de « preppers » expliquer comment ils se préparent à une rupture de la normalité : stocker des lampes, des lampes à pétrole, une trousse de secours dans la voiture, de la nourriture, un générateur… Et chacun demande à l’autre : « toi t’as quoi ? moi j’ai ça, moi j’ai stocké ça… ». Comme si c’était un exploit.
Mais quand on vit à la campagne, en montagne, on regarde ça un peu différemment.
Parce que ce qu’ils appellent se préparer à une rupture de la normalité, être résilient… pour nous, c’est simplement notre NORMALITÉ.
Plusieurs fois par an, on a des coupures d’électricité, quelquefois longues. Des coupures d’eau sans prévenir, parce qu’à la campagne prévenir les gens qu’ils n’auront pas d’eau pendant plusieurs jours, ce n’est visiblement pas obligatoire. Des arbres tombent sur la route ou sur les lignes électriques, plusieurs fois chaque année.
Cette année, on a passé trois semaines sans électricité, avec des arbres couchés un peu partout et plusieurs jours sans eau. Et évidemment, on est toujours les derniers à être réparés. Et ça n’arrive pas quand tu es prêt : ça arrive quand ça veut, en été comme en plein hiver.
Alors oui, on a ce qu’il faut : lampes, générateur, réserves, de quoi tenir et de quoi aider les autres.
À la campagne, dans la voiture, tu as toujours plein de choses : une trousse de secours avec de la signalisation en plus, de quoi dépanner, quelques couvertures, de l’eau et deux ou trois trucs à manger.
Souvent même une tronçonneuse, parce qu’un arbre peut bloquer la route à n’importe quel moment. Pas parce qu’on joue aux survivalistes, mais parce que c’est la vie normale.
Ici, tout est loin. Le moindre déplacement, c’est 15 km minimum. Alors le plein d’essence est toujours fait, avec en réserve un bidon de 20 litres au cas où. On a toujours de quoi manger chez soi, pour nous et souvent pour les autres aussi : une boîte de lait en poudre pour bébés, quelques couches même si on n’a pas d’enfants en bas âge, par exemple.
Et surtout, on a du temps et de l’entraide.
Cette année, on a récupéré des animaux sur la route : chiens, moutons, chèvres… et même un taureau. On attend le propriétaire, on aide à le ramener, et parfois on nous remercie avec un saucisson fait maison ou une bouteille. C’est comme ça que ça fonctionne.
On a aussi eu un chien errant qui a attaqué les moutons d’un voisin qui n’était pas chez lui. On a chargé les animaux dans la voiture pour les emmener chez le vétérinaire. Un bélier plâtré, une brebis qu’il a fallu abattre parce qu’elle était trop blessée. Des situations comme ça, on en gère régulièrement. Ça n’a rien de spectaculaire. Comme on gère les naissances de nos animaux et parfois celles des autres quand il le faut.
On gère aussi les accidents. Sur la route, dans les fermes, avec des enfants. Un jeune s’est encastré dans une haie en roulant trop vite : 45 minutes à attendre les pompiers et la pince de désincarcération (on n’en a qu’une pour toute la zone). En attendant, c’est nous qui gérons : le blessé, la famille avec chacun sa réaction face au choc, et la signalisation sur une route sombre, sans éclairage public et avec des virages.
Même pour la santé, on n’a pas toujours le choix. Quand mon compagnon a eu un abcès à la dent en novembre, le premier rendez-vous d’urgence chez un dentiste était… en février, à plus d’1h30 de route. Alors il s’est débrouillé comme on peut quand on vit loin de tout : un coup de couteau, désinfection, un peu de gnôle et basta. Et pour la petite histoire, le rendez-vous de février a finalement été annulé par le médecin…
Tout ça, ce n’est pas un délire de « résilience ».
Ce n’est pas un concours de qui est le mieux préparé.
C’est juste la NORMALITÉ de la campagne.
Ici, les anciens de 80 ou 90 ans ont tout ce qu’il faut chez eux. Les gens de 50 ans aussi. Les seuls qui ne sont pas prêts au début, ce sont souvent les nouveaux ruraux venus de la ville. Mais après un hiver, deux tempêtes et trois coupures… ils apprennent vite. Et s’ils n’apprennent pas, ils repartent sous d’autres cieux voir si l’herbe est meilleure ailleurs.
Parce qu’à la campagne, il n’y a pas toujours de services, les routes sont mal entretenues, il fait noir la nuit, et l’aide peut mettre longtemps à arriver.
Alors on anticipe. On s’entraide. On est prêts. Pas pour le fun, pas pour faire des TikToks, pas pour survivre à la fin du monde… juste parce que c’est notre besoin vital de chaque jour.
À la campagne, la vraie résilience n’est pas que individuelle. Elle est aussi collective. Parce que les premiers secours, très souvent, ce sont tes voisins, tes amis.
À la campagne, on ne se prépare pas à la rupture de la normalité.
On vit simplement dans une NORMALITÉ que beaucoup ont oubliée.
pour information la "campagne" ce n'EST PAS la rive gauche de bordeaux.